Mort à Papa Noël

Élisabeth Henry

18 novembre 2008

Le père Noël, après être descendu par la cheminée avec ses jouets par milliers, se dirigea vers le sapin dans l’obscurité presque totale. Seule une guirlande lumineuse clignotante illuminait la pièce en rouge et bleu une seconde sur deux.

Ce que le père Noël ne voyait pas, c’était la forme dissimulée dans l’ombre à l’autre bout de la pièce, à moitié derrière une étagère.

« Ho, ho, ho », fit machinalement le barbu en posant sa hotte et en fouillant les cadeaux.

Stéphanie avança de trois pas vers lui, ce qui aurait pu être discret si elle n’avait pas porté d’épaisse chaussure de sécurité. Le père Noël se tourna vers elle et la dévisagea, surpris.

Elle devait avoir aux alentours de dix-sept ans mais portait des lunettes aux verres tellement énormes qu’ils semblaient remonter à une époque où elle n’était pas née. Elle avait des cheveux bruns qui n’étaient pas coiffés, et elle portait, en plus d’un vieux jean abîmé, un tee-shirt « Lesbian GNU/Linux » ; c’était pour elle une façon d’affirmer qu’elle aimait les femmes qui aimaient les femmes qui aimaient les systèmes d’exploitation marginaux.

« Salut, Saint-ni-Cola.

— Ho, ho, ho. Tu n’as pas pu aller te coucher avant de recevoir ton cadeau ?

— C’est pas exactement ça », répliqua Stéphanie, mais le père Noël ne l’écoutait pas, occupé qu’il était à fouiller dans sa hotte.

« Tiens ! fit-il avec entrain en sortant un fer à repasser. Joyeux Noël !

— Mon cadeau ! soupira la jeune femme. Regarde plutôt ça ! »

Le père Noël se tourna vers ce qu’elle montrait du doigt et vit un ordinateur qui rôdait sur le bureau.

« J’aurais pas pu avoir ça, comme cadeau, l’année dernière ? demanda Stéphanie. Mais non, c’était pour mon frangin. Moi, j’ai eu droit à un aspirateur, parce que je suis une fille. Tu sais quoi ? Il ne fait que jouer à des jeux avec. Sous Windows ! »

Stéphanie n’aimait pas Windows. Elle n’aimait pas non plus les gens qui l’utilisaient. Cela faisait techniquement une partie non négligeable de la population, ce qui n’était pas aberrant, vu que d’après son expérience une partie non négligeable de la population était composée de ceux qu’elle dénommait « gros cons ».

« Il avait droit aux légos techniques, j’avais droit au service à dînette. Et cet ordinateur ! Je suis obligée d’attendre la nuit pour pouvoir coder. Il a aussi un micro et une webcam, tu sais ?

— Et alors ? demanda le père Noël un peu désemparé.

— Tu crois qu’il s’en servirait de manière intelligente ? Moi, je sais me servir de sa caméra, de son ordinateur, de ses légos. Tu veux que je te montre ?

— Euh », hésita le père Noël, mais Stéphanie avait déjà claqué dans ses mains.

Le son fut capté par le micro de l’ordinateur, puis décodé par celui-ci comme étant le signal qui devait déclencher l’exécution d’un programme que Stéphanie avait écrit dans un mélange de C et d’assembleur ; programme qui utilisa la webcam pour repérer la tache rouge, effectua un calcul complexe pendant environ deux millisecondes et envoya finalement via le port USB les instructions aux moteur légo chargés de commander le bras mécanique qui appuierait sur la détente du pistolet électrique qu’une amie anarchiste avait emprunté à un policier après une manifestation qui avait dégénéré.

Le père Noël s’écroula par terre en tremblant, et Stéphanie se dépêcha de s’agenouiller à côté de lui et de l’attacher avec des câbles RJ45. Ensuite, elle lui déboutonna le manteau pour dévoiler son torse.

« Qu’est-ce que ? » demanda l’homme en rouge tandis qu’elle déballait le cadeau qu’il lui avait apporté. « Tout ça parce qu’il y a des cadeaux qui ne t’allaient pas ?

— Oh, on arrive toujours à leur trouver une utilité », répliqua Stéphanie en posant le fer à repasser, qu’elle venait de brancher, sur la poitrine du père Noël.